26 avril 2008
Comment j'ai découvert le plaisir à moitié prix
Il ne faut jamais confier ses fesses à un inconnu. Cette règle élémentaire de survie dans certains quartiers pittoresques de Paris s'applique aussi aux masseurs; j'ai pu le constater récemment.
Un oeil un peu exercé aura remarqué qu'après les restaurants chinois, les restaurants japonais, les friperies et les épiceries, la dernière étape dans l'expansion horizontale des commerçants chinois consiste à ouvrir des salons de massage à prix cassés. L'un de ceux-ci a ouvert en bas de chez moi.
Or j'ai toujours été enclin à me faire palper. Il m'est difficile de résister à l'appel d'une main grasse et indifférente sur mes reins. En plus, j'aime être oint. ("Oins, oins", comme dit le anard qu'on va laquer, blague politique chinoise hélas intraduisible).
J'ai donc poussé la porte de l'officine, ignorant une vitrine opaque couverte de promesses de félicité, du style "Yang Tsé Kiang le long massage tranquille". Derrière un comptoir enfumé d'encens, avait été élevée sur un tabouret une femme entre deux âges (disons 60 et 70) qui attendait le premier client. Le lieu sentait encore la peinture, le thé et un je ne sais quoi de sulfureux.
"Je viens prendre rendez-vous pour un massage", mentis-je (j'entrais juste pour voir, bien sûr). "Oui, nous avons massage et rendez-vous, oui", susurra l'ancêtre. Elle me tendit un menu, recyclé du restaurant précédent: il restait les numéros des plats à côté des choix de massages. Quand j'ai vu "112 - La main dans le sac", "69 - Lotus Ouvert à la Rosée", "56 - Mandalaïe-la-main (remise en forme tonique)", "87 - Sentiment Vaporeux", "12 - Plénitude Ambrée", "24 - Soupir Extatique" et autres réminiscences de mes déjeuners chez Oh Poivrier!, j'ai craqué. Je vous devais cette expérience, mes chers lecteurs... Mon choix s'est porté sur "79 - Ying & Yang Total Régal", option futon (le top, m'assura-t-on).
Quelques instants plus tard, je suis au ras du sol sur un matelas-feuille, le temps d'avoir fait valser pantalon et t-shirt dans un coin, et j'attends la masseuse. C'est alors que je remarque le fond sonore: la musique qui accompagne l'ambiance "temple et jungle" me semble familière. Oui, c'est bien la petite musique de nuit rejouée au piccolo et à la cythare. Une jeune femme entre, vêtue d'une robe traditionelle (d'où? je ne sais). Elle montre mon caleçon en secouant la tête, "pas garder, mieux sans". Ah. Un coup d'oeil à la porte entr'ouverte... Conciliabule avec moi-même: fuir en calebute, traverser la rue, me cacher une quinzaine d'années? Mouais. En même temps, au point où j'en suis... Me voici donc nu comme un vers, allongé face contre terre, une serviette jetée sur mes fesses. La mort dans l'âme, j'attends le viol, les bambous puis la mort lente. Je me console en me disant qu'avec un peu de chance, je finirai ce soir dans un nem (voire un nem commandé par un salarié consciencieux resté en heures sup, hé hé). Une sensation soudaine et inédite me ramène à la raison: ma masseuse VIENT DE S'ASSEOIR SUR MES FESSES!!!! ELLE VEUT MON CORPS (enfin je crois)!!! Je ne suis plus que tension et muscles bandés. Enfin, j'espère pas trop... Et si jamais... Non, j'enfonce mon visage dans le matelas et je pense très fort à moi dans un nem, moi dans un nem, moi dans un nem, moi dans... un rouleau de printemps... Non!!!
Ouf, le massage commence. Pas si mal. Tant que je n'ai pas à me retourner, après tout.. Tiens, c'est agréable dans l'aine, aussi: il y a des points d'acupression. Ca passe à deux doigts. La vraie douleur ne vient qu'au malaxage des extrémités: avec ses petits ongles de sadique, elle me perce les paumes, elle me tibétise la plante des pieds! Je me retiens de hurler - les doigts de l'homme, merde! Puis vient l'heure de se retourner. A ce stade, plus rien ne peut m'arriver. J'affronte avec bravoure les poings enfoncés dans mon gras, les pouces sous les aisselles, je prends tout et je râle. Je passe sur le canon de Pachelbel réarrangé à coups de gongs qui ponctuent mon agonie.
C'est la fin. Je m'extrais péniblement du matelas-suaire remodelé par mes écartèlements, et je me rhabille, seul, si seul, luisant d'huile et de larmes amères. J'ai honte de sortir et de me présenter vaincu, la queue entre les jambes. J'ouvre la porte: elles sont toutes là, les masseuses en kimono, leur chevelure soyeuse flottant dans les effluves d'encens, assies devant le comptoir de leur mère maquerelle (elle compte des billets). Et elles parlent, et elles rient. J'ai été dominé. Je suis leur pute.
Au final, que dire? Eh bien, c'était pas mal du tout. Mais n'oubliez pas: massage à prix cassé, gare aux coup de bambou...
18:45 Publié dans Blaise en Ville | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


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Commentaires
Génial ! Tout simplement
Ecrit par : ingenys | 27 avril 2008
Dis donc petit canaillou, tu te refuses rien!
Ecrit par : mossieur resse | 27 avril 2008
Dis donc petit canaillou, tu te refuses rien!
Ecrit par : mossieur resse | 27 avril 2008
Je crois qu'il n'y est allé qu'une seule fois, pour l'instant.
(Vivement la vidéo-surveillance du salon sur YouTube!)
Ecrit par : Ludovic | 28 avril 2008
ah parce qu'en plus de souhaiter des heures sup aux inconnus, t'AS DU GRAS?... pff. ben dis donc.
Ecrit par : ludine | 28 avril 2008
pff si tu savais, chez moi on parle même de me limiter les doritos, m&m's et autres extrêmes vanille/pépite de nougatine...
Ecrit par : blaise | 28 avril 2008
une chose à dire: ouili ouili ouili...
euh non en fait deux: haha, j'adore.
Ecrit par : Meriem | 29 avril 2008
Je suis qu'il a déjà prévu d'y retourner!!!!!
Marrante la photo, mais tu vas encore avoir plein de visiteurs égarés chez toi ;)))
Ecrit par : denice | 29 avril 2008
C'est, sauf omission de mon Alzheimer, la permière note où tu es à poil, et elle fait un carton.
À ta place, je m'interrogerais.
Ecrit par : Ludovic | 30 avril 2008
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